C’est la saison morte pour le tourisme au Népal, et un guide de notre connaissance nous a accompagné pour le plaisir lors d’un trek d’une journée jusqu’au sommet de la plus haute montagne de la vallée de Katmandou (Pulchoki, 2765 m). À un moment donné, la conversation a glissé de la situation politique présente à celle du passé :
« La première fois, je m’en souviens bien sûr comme si c’était hier, l’armée est débarquée sur le campus universitaire où j’étudiais à la recherche des membres de la cellule maoïste locale. Je les ai vu repérer une jeune fille qui étudiait dans un de mes cours et lui tirer une balle dans le haut de son bras droit sans autre forme de procès. Elle hurlait de douleur, agrippant sa blessure de sa main gauche. Elle fut poussée vers un lieu apparemment désigné avant le début de l’opération, près de la rivière. S’y trouvaient rassemblés, comme des moutons égarés qu’on aurait reconduit à la ferme, plusieurs de ses camarades. J’ai détourné le regard et me suis éloigné en toute hâte alors que l’armée entamait l’abattage final du troupeau. »
« La deuxième, et Dieu merci dernière fois, j’étais guide dans l’Ouest du pays pour un groupe de touristes italiens. Nous étions stationnés dans un village où séjournait aussi une petite milice maoïste quand deux policiers habillés en civil (c’est-à-dire vêtus de guenilles de porteurs et charriant des paniers remplis de bambous sur leur dos) ont utilisé leurs téléphones cellulaires pour appeler l’armée et les avertir de la présence des insurgés (évidemment, nous n’avons compris ce qui s’était passé qu’après coup). Quand l’armée est arrivée, moi et mes porteurs avons été présumés suspects comme tous les autres étrangers du village. Nous nous en sommes sortis grâce à la présence des italiens à nos côtés et parce que tous nos papiers (permis de trekking, certification de guide, etc.) étaient en règle. À cause de notre arrestation, cependant, notre groupe n’a pu partir avant la fin du carnage. Les italiens, mes porteurs et moi avons tout vu : les maoïstes agrippés par le collet, la ceinture, les bras, les jambes; les maoïstes battus, traînés sur le sol et attachés à des arbres; les maoïstes tués par une rangée de soldats faisant feu à l’unisson au signal de leur commandant. »
Quand ses yeux m’ont posé la question, j’étais particulièrement gêné de répondre. Non seulement ai-je voyagé sur trois continents, non seulement me suis-je gavé de caviar et de foie gras, non seulement ai-je été subventionné pour étudier à l’université; au nombre des grâces que j’ai reçu de part mon lieu de naissance, je devais maintenant en toute conscience en ajouter une autre. « Non, ai-je répondu, j’ai eu de la chance : je n’ai jamais vu personne se faire tuer. »