Jour 7
Levé à 6 heures, nous sommes à même de constater la mauvaise nouvelle, la moitié de notre équipée (moi inclus, évidemment) est malade. Les risques du métier, paraît-il, quand on doit se rendre en terrain si éloigné (et j’ajouterais, si pauvre). Je vous épargne les détails du 5 heures de marche pénible qui suit ce constat, si ce n’est pour vous rappeler qu’en campagne on ne trouve évidemment pas de toilettes européennes et qu’il fait à peu près 30 degrés sous le soleil à cette altitude…
Je découvre un peu tard les vertus de la lopéramine (imodium), soit de retour au village. Mieux vaut tard que jamais, ceci dit, puisque cela me permet de résister durant le 3 heures de jeep (j’aimerais préciser ici qu’on parle de routes népalaises, donc d’une vibration qui se rapproche plus des montagnes russes que de l’autoroute 20). Pour souper, je m’achète une bouteille de 2l de coca-cola, que je laisse dégazéifier et que je sirote en regardant un mauvais film avec Bruce Willis (croisement entre Big, Mr. Destiny et White Christmas). Ah, la civilisation!
Jour 8
Retour tranquille vers Katmandou : 2 heures de taxis sur une route asphaltée, 3 heures d’attente à l’aéroport de Pokhara, 30 minutes de vol, 30 minutes de taxis pour me rendre chez moi. J’ai la chance de faire ce long voyage avec le directeur exécutif d’ANSAB, un népalais brillant (il détient un PhD de Yale), très expérimenté en développement international, mais aussi très spirituel. Nous parlons des principaux problèmes de développement du Népal, bien sûr, mais aussi des principes sous-jacents au bouddhisme et à la philosophie de Ghandi, des liens entre les religions asiatiques et le christianisme. C’est cela aussi, le Népal…
Notes finales
Les micro-entreprises de transformation décrites ci-dessus emploient entre 5 et 15 personnes, surtout des femmes. Celles-ci sont payées au rendement, pour un salaire d’environ 200 roupies (3,5 dollars US) par jour, une excellente source de revenus additionels dans ces villages reculés vivant en auto-suffisance (plus de 30% des Népalais vivent avec moins d’un dollar US par jour). Les entreprises ont plusieurs autres retombées positives pour la communauté. Elles donnent par exemple de l’emploi en amont aux « collecteurs » des ressources naturelles et en aval aux « transporteurs » qui amènent les produits finis vers les grandes villes à sur leurs dos, à l’aide de mules et en jeep.
ANSAB encourage de plus un actionnariat aussi large que possible : le capital pour créer les entreprises est fourni par les coopératives propriétaires des forêts où sont puisées les ressources naturelles, des commerçants individuels des villages avoisinants, ainsi que des membres les plus pauvres de la communauté (les femmes et les dalits, comme on définit ici les intouchables). ANSAB utilise l’argent des donneurs internationaux pour subventionner ces plus pauvres pour subventionner l’achat d’actions par les plus pauvres. Un comité exécutif est ensuite élu par tous les actionnaires et gère l’entreprise au quotidien. Les profits sont habituellement réinvestis pour faire croître l’entreprise, mais peuvent aussi être redistribués au prorata des parts détenues.
Le dal bhat est le plat mangé (avec les doigts!) deux fois par jour par près de 90% des népalais. C’est bourratif à souhait, mais comme vous pouvez vous en douter, un peu fade au goût. J’ai exagéré un tantinet ci-dessus pour les besoin narratifs, puisque les dhal bat qu’on nous as servi étaient le plus souvent dal-bhat-tarkari, c’est-à-dire qu’ils venaient aussi avec un curri de légumes (patates, chou fleurs, patates, petits pois, patates). Nous avons parfois aussi eu droit à quelques radis marinés, a un petit bol de poulet et à du yogourt – dilué dans l’eau (lassi) ou non – une fois à des crêpes plutôt qu’à du riz et une fois à une omelette en accompagnement.
Il reste que j’ai mangé du riz et des lentilles 12 fois en 5 jours et que j’en suis (littéralement) tombé malade. Comme un gars s’étant saoulé au gin ou à la tequila et étant incapable d’en sentir l’odeur par après, j’ai eu le haut le cœur en pensant au dal bhat trois semaines après la fin de l’expédition. J’ai compris que le bas de la pyramide de Maslow ne se résumait pas à manger ou non – entre les deux, il y existe une lente dégradation de la qualité, de la diversité et du goût des aliments. La plupart des pauvres de la planète ne meurent pas d’un manque de nourriture complet, mais d’une malnutrition pénible qui dure du premier jusqu’au dernier jour de leur vie. Une fois revenu à Katmandou, j’ai lu sur Cyberpresse une critique culinaire soupesant les subtilités des plats « autres que le foie gras » pouvant accompagner un Sauterne; j’ai comme eu un petit sursaut de dégoût…