Il n’y a pas encore de raisons de s’alarmer, mais la tension vient de monter d’un cran (ok, de deux ou trois) ici à Katmandou. Pour comprendre ce qui se passe, un bref retour en arrière est nécessaire.
Entre 1996 et 2006, le Népal a été le théâtre d’une révolution maoïste. Employant la même stratégie que le grand timonier à une autre époque, les révolutionnaires ont d’abord conquit les provinces les plus éloignées, peuplées par les communautés les plus désaffectés du système en place, avant de se rapprocher peu à peu des grandes villes. Leur message d’égalité avait de quoi résonner dans ce pays rongé par la pauvreté extrême, les castes religieuses et les disparités hommes-femmes.
Les élites de Katmandou ont peu porté attention au phénomène au début, mais devant l’apparent vigueur de la révolte ils finit par réagir avec une répression assez dure. Appuyé par l’Inde et d’autres puissances internationales, l’armée a réussi à garder le fort dans la capitale et les grandes villes.
En 2002 le roi, survivant impopulaire d’une famille royale décimée dans une histoire sordide (en dix-sept mots : dix membres ont été abattu par le prince héritier ivre et sous l’emprise de la cocaïne), a pris sur lui de renverser la monarchie constitutionnelle et de commencer à gouverner lui-même en nommant son propre gouvernement.
Par une heureuse ironie du sort, c’est ce qui a ultimement mis fin à la révolution, quatre ans plus tard, en 2006 : appuyés par la communauté internationale, tous les partis politiques du Népal, incluant les maoïstes, se sont alliés contre le roi et se sont engagés dans un processus de paix. Ce processus fut basé sur une constitution provisoire abolissant la monarchie et transformant le Népal en un état laïque (plutôt que le seul état Hindou du monde), deux des principales revendications des maoïstes. Le roi abdiqua rapidement, les maoïstes rangèrent leurs armes et des élections furent déclenchés.
Mais, oh surprise, le résultat ne fut pas celui que l’Inde et le reste de la communauté internationale attendait : les maoïstes obtinrent le plus grand nombre de siège au parlement. Ainsi donc leur support populaire ne se limitait pas à la peur qu’ils inspiraient dans la population avec leurs méthodes violentes. Un peu comme ce fut le cas pour le Hamas en Palestine, le résultat ne plut pas du tout aux puissances étrangères : la démocratie, oui, mais seulement quand le vainqueur fait notre affaire!
Même si les maoïstes avaient le plus grand nombre de sièges, ils ne formaient pas une majorité. Ils finirent tout de même par créer un gouvernement de coalition et à gouverner. Leur tour au pouvoir fut de courte durée, cependant: ils tentèrent en effet rapidement de limoger unilatéralement le général en chef des armées, qu’ils avaient combattus pendant près de dix ans, geste qui fut déclaré anticonstitutionnel par le nouveau président du pays (issus du parti du congrès, le petit frère du parti indien du même nom et traditionnellement dominant depuis les années 90). Le général en chef fut reconduit dans ses fonctions, et les maoïstes répondirent en claquant la porte pour retourner sur les banquettes de l’opposition. Un nouveau gouvernement de coalition, dominé par le parti du congrès cette fois-ci, pris sa place.
Parallèlement – et nous nous rapprochons enfin des événements des prochains jours – la constitution intérimaire de 2006 prévoyait la mise en place d’un mécanisme consultatif de grande envergure pour la rédaction d’une constitution permanente. Celle-ci devait en théorie être rédigée avant les prochaines élections, prévues pour… 2010. En fait, la date limite pour la rédaction de la constitution est le 28 mai prochain.
Or, les différents partis ne s’entendent encore sur rien. République ou retour à la monarchie constitutionnelle? État laïque ou retour de l’hindouisme comme religion d’état? Fédération décentralisée ou état unitaire? Provinces tracées en suivant les lignes ethniques ou les lignes géographiques? Ce qui nous amène au premier mai, jour des travailleurs de par le monde (quoi qu’en Amérique les gouvernements aient préférés donner le 1 septembre comme congé férié pour s’éloigner de la connotation communiste).
Devant l’impasse, et aussi à mon avis parce qu’ils sentent avoir perdu lentement du pouvoir depuis la signature de l’accord de paix en 2006, les maoïstes ont décider de reprendre la recette de leur premier succès : les démonstrations de force dans les rues. À une différence près, ceci dit : cette fois, ils comptent profiter de la paix relative pour regrouper leur monde dans la capitale plutôt qu’en campagne. Les maoïstes ont annoncés il y a quelques jours la tenue d’une manifestation « pacifique » demain, suivi d’une grève générale illimitée jusqu’à ce que leurs demandes soient satisfaites. Et leurs demandes incluent, je vous le donne dans le mille, le remplacement du gouvernement actuel par une gouvernement « d’unité nationale » mené par leurs leaders. À mots à peine voilés, donc, ils souhaitent prendre le pouvoir par la rue à défaut de pouvoir regrouper de nouveau une coalition parlementaire majoritaire…
Au cours des derniers jours, les jeunes maoïstes ont entamées une grève générale dans les écoles, soit disant pour protester contre des frais de scolarité trop élevés. Cette grève a aussi eu le double-avantage de permettre au maoïstes de loger des milliers de manifestants venus des campagnes. Près de 40 000 cadres maoïstes sont déjà dans la capitale et on en attend près de 100 000 demain. Les leaders de ce qu’ils ont appelé « La révolte du peuple » veulent faire de l’événement la plus grosse démonstration de force de l’histoire récente du Népal.
Les maoïstes se disent pacifiques, mais en même temps préviennent qu’ils riposteront si l’armée les provoque. Le gouvernement, de son côté, prévient qu’il ne cèdera pas aux pressions de la rue et qu’il enverra l’armée si les protestataires se montrent violent. Il semble y avoir un peu d’hypocrisie dans ces positions officielles : au cours des derniers jours, la police a saisi des milliers de bâtons de bois, de couteaux ainsi que du matériel pour faire des cocktails molotov parmi les masses affluant vers la capitale. Les États-Unis, l’Union Européenne et l’ONU ont demandé aux maoïste d’annuler leur manifestation, mais il semble qu’après deux ans de pourparlers infructueux, les deux camps soient prêts pour une sorte de « confrontation finale ».
Je comprends que tout ceci peut sembler un peu alarmant, mais le Népal a une tradition bien établie d’ententes conclues à la dernière minute. Encore aujourd’hui de nombreux meetings ont eu lieu entre les maoïstes et les membre du gouvernement. L’agitation n’est probablement qu’une manière pour les anciens révolutionnaires (maintenant majoritairement désarmés, il convient de le préciser!) de renforcer leur jeu pour la dernière phase des négociations de la constitution. En tant qu’occidentaux, nous sommes aussi pratiquement à l’abris de ce conflit : aucune des 13 000 victimes de la révolution maoïste ne venait de l’extérieur du pays. En fait, les leaders ont toujours affirmé que, le tourisme étant vitale pour l’économie du pays, tout serait fait pour éviter que les étrangers ne soient des « dommages collatéraux ».
Bref, la tension a monté, mais tous les expatriés gardent un très bon moral. J’essaierai de réécrire dès qu’il y aura du nouveau.