Les chiens itinérants de Katmandou se comptent par milliers et sont pauvres comme Job. Ils vivent au jour le jour, tentant tant bien que mal de survive dans un environnement qui, sans être totalement hostile, achèverait un chien domestiqué occidental en moins de deux. Leur plus grand défi, à tout moment, est de trouver de quoi manger pour subsister jusqu’au lendemain. Et l’ingéniosité dont ils font preuve dans ce domaine force l’admiration : certains vont se poster près des stands de nourriture aux heures les plus achalandées en espérant qu’un client attendri partagera ses restes avec eux; certains font la tournée des dépotoirs à ciel ouvert que l’on retrouve dans chaque quartier; certains, malgré les apparences, possèdent un ou plusieurs propriétaires officieux dont ils vont quémander l’assistance sur une base régulière.
Une fois repus, ceci dit, les chiens de Katmandou s’abandonnent sans arrière pensées à leur vie de chien : ils paressent sous le soleil et jouent à se chamailler avec leurs voisins. Pour le passant étranger, pourtant, ils font pitié même dans ces moments de félicités. C’est que la vie de sans abris impose un lourd tribus à la santé : les pelages sont sales et sporadiques, la peau est tendue sur les os, les yeux et le narines dégoulinent en permanence. Plusieurs sont clairement malades ou estropiés. Il n’est pas rare d’apercevoir des cas avancés de rage.
La vie des chiens de Katmandou est « brutale, méchante et courte », mais ils la traversent avec une équanimité toute Indoue. Après tout, ils n’ont rien connu d’autres. Le développement économique, qui a donné à certains de leurs anciens compatriotes des maîtres et des conditions de vie luxueuses, ne les pas encore rejoint. Cela ne saurait tarder, néanmoins : un jour ou l’autre, avec le développement effréné de la Chine à l’Est et de l’Inde à l’Ouest, ils se feront emporter eux aussi par la mondialisation. Et ils en seront bien heureux.
La nuit venue, alors qu’ils se regroupent en meute et hurlent à la lune, je suis convaincu que les chiens de Katmandou rêvent à ce jour où eux aussi pourront profiter de la sécurité et du confort d’un toit. Où eux aussi pourront manger trois repas par jour, et de la viande plus d’une fois par mois. Ils rêvent à l’affection de leur futurs maîtres, tout intéressée et inégale qu’elle sera.
Lorsque l’heure du développement aura enfin sonnée, je n’ai pas de doutes que les chiens de Katmandou auront une bien meilleure et bien plus longue vie. Je n’ai pas de doutes non plus sur ce qui, quand ils jouiront de tous les bénéfices de la richesse, leur manquera le plus de leur ancienne vie: la liberté.