L’approche imminente du départ est l’occasion de plusieurs soupers chez des collègues et amis népalais. Cette incursion dans la vie privée permet entre autres de confirmer certains phénomènes déjà observés, comme la division assez formelle entre le monde des hommes et le monde des femmes. Plusieurs conjointes ne parlent en effet pas l’anglais, et même si elles le faisaient je n’aurais pas beaucoup l’occasion de discuter avec eux puisqu’elles se joignent à table seulement après le départ des hommes…
Un autre truc qui ne me surprend plus est l’humilité relative des demeures, pourtant celles de l’élite éduqué œuvrant pour des ONGs subventionnés par de riches puissances étrangères. Il m’est arrivé de prendre les entrées sur un lit, pendant que les cuisinières monopolisaient la petite cuisine pour la préparation du repas principal. Je aussi plus aguerris qu’au début en termes de politesses: j’apporte du thé ou du chocolat en guise de présent, par exemple, sachant que plusieurs familles ne consomment pas d’alcool – du moins pas à la maison.
Ces soupers sont cependant parfois l’occasion de découvertes surprenantes. Celle qui m’a le plus intriguée récemment est l’habitude qu’ont certains parents népalais partant vivre aux États-Unis, en Australie ou ailleurs, de laisser leurs jeunes enfants derrières eux.
Un collègue m’explique : le but premier de l’émigration étant d’améliorer sa condition économique, plusieurs népalais ne s’imaginent pas payer les 25 dollars par jour que coûtent les garderies dans nos pays « développés » (à part dans les paradis sociaux démocrates comme chez nous, bien sûr!). Quand on doit travailler au salaire minimum, cela peut représenter près de la moitié d’un salaire…
Une autre raison est évidemment culturelle : les parents veulent que leurs enfants apprennent le Népalais et les coutumes de leur pays. Un troisième élément est paraît-il lié au prestige dans la diaspora : ne pas pouvoir confier un enfant à la garde de sa famille dans la mère patrie, cela voudrait dire ne plus avoir de liens forts avec le pays, ne plus être un vrai Népalais.
Enfin, me confie le collègue, il y a probablement une petite couche d’égoïsme. En laissant l’enfant dans la maison familiale, avec les grands parents, quelques sœurs, le frère aîné et sa conjointe, les parents évitent de se taper seuls et sans réseau de soutien une ou deux années où l’enfant à besoin de beaucoup de soins et d’attention.
À nos yeux d’occidentaux, l’idée apparaît choquante : quels horribles parents font-ils, se passer de leur enfant pendant des mois pour sauver un peu d’argent et de trouble? Dans les sociétés où l’on croit qu’il faut un village pour élever un enfant, pourtant, c’est l’idée d’avoir à s’occuper seul de son rejeton, 24 heures sur 24, qui apparaît dramatique…
N’empêche que je trouve parfois la situation assez bouleversante. J’ai entre autres rencontré une petite américaine – la seule vraie citoyenne de sa famille, puisqu’elle est née sur le nouveau continent – qui ne comprenait pas mon anglais (elle avait déjà tout oublié) et qui a pleuré jusqu’à ce qu’on lui donne à manger avec les mains (elle ne veut plus rien savoir des ustensiles!). Je m’imagine à peine le choc qu’elle aura à son retour.
En même temps, la mondialisation s’opère à tous les niveaux. La petite, du haut de ses trois ou quatre ans, savait comment ouvrir l’ordinateur, puis Skype, puis sur quel nom cliquer pour parler à ses parents sans avoir besoin de l’aide d’un adulte, signe que le contact avec ses parents reste bien fort et fréquent.
P.S. La migration externe est loin d’être un phénomène marginal au Népal. Un tiers des familles du pays comptait au moins un membre à l’étranger en 2009 selon la Banque Mondiale. Quatorze pourcent comptait un membre ayant déjà travaillé à l’extérieur au moins une fois par le passé. Avec l’agriculture, l’aide internationale et le tourisme, les envois de fonds internationaux (remittances) sont une des plus importantes sources de revenus du pays.