Je vous ai raconté comment j’ai compris la pauvreté sous un angle nouveau quand ma diète s’est limitée à du riz et des lentilles pour une semaine. Ces jours-ci, j’en expérimente un autre : le froid. Pas le grand fois canadien, celui qu’on affronte emmitouflé dans des manteaux dix pouces d’épais et qu’on a tôt fait de quitter pour se réchauffer à l’intérieur auprès d’un feu ou d’une tasse de chocolat chaud. Non, le froid ordinaire, celui, insidieux, qui arrive progressivement chaque nuit, qui s’infiltre dans les maisons mal isolées et qui ne les quitte plus une fois le jour revenu.
Les températures hivernales moyennes en décembre à Katmandou ne sont pas mal du tout: 21 degrés Celsius le jour, 2 degrés Celsius la nuit. Je connais beaucoup de québécois qui échangeraient ce programme pour le nôtre n’importe quand. Mais voilà, il y a la pauvreté. Les murs ici sont en ciment, les portes et fenêtres en vieux bois ayant tellement travaillés que les courant d’airs passent comme si elles n’existaient pas. L’eau est une denrée rare et les douches, mêmes celles des riches comme moi, ne laissent souvent passer qu’un filet d’eau. Puis il y a les coupures de courants, dix heures par jours au moment où j’écris ces lignes, qui rendent impotentes toutes les chaufferettes bon marchés.
Tout cela pour dire que j’ai froid, pas terriblement, mais pratiquement tout le temps. J’ai le bout du nez froid quand je me réveille; j’ai froid sur tout le corps du moment que j’enlève mon polar jusqu’à ce que je le remettre lors de ma douche matinale; j’ai les doigts gelés quand je travaille toute la journée à l’ordinateur; j’ai les pieds froids dans mes pantoufles le soir venu. Et la nuit, je peux voir de la buée s’échapper de ma bouche alors que je suis allongé dans mon lit.
Je me prends à imaginer ce que ce serait si les conditions étaient juste un peu plus difficiles, 4 ou 5 degrés de moins, disons, comme dans les villages des montagnes que j’ai visité plus tôt cette année. Et ce que ce serait si, en plus du froid, je ne pouvais manger que du riz et des lentilles, deux fois par jours, chaque jour.
Je crois que je me rapproche enfin d’une compréhension plus juste de ce qu’est la pauvreté. Ce n’est pas un concept statistique. Ce n’est pas non plus un problème marginal qui ne fait pas gagner d’élections. La pauvreté, la vraie, c’est une forme de torture.