La volontaire est réveillée en plein milieu de la nuit par un battement frénétique sur la porte de sa petite chambre. Le bruit est trop fort pour être produit par un enfant – elle séjourne dans un vieil orphelinat de campagne – et elle se dit que le jardinier/gardien doit être venu en émissaire. Elle se lève de son lit trop petit au matelas trop mince et, à demi endormie, peine à reconnaître son visiteur : il s’agit de Bhuwan, le mari de la voisine enceinte jusqu’au cou qui travaillait comme femme de ménage à l’orphelinat jusqu’à il y a encore quelques jours. À son air paniqué, la volontaire comprends rapidement que l’heure de l’accouchement est arrivée.
La conversation avec Bhuwan est difficile : il ne parle pas un mot d’anglais et elle comprends environ cinquante mots de népalais. Après moult gesticulations, la volontaire réalise finalement qu’il y a un problème avec l’hôpital/clinique local, que Bhuwan ne parvient pas a y faire admettre sa femme à cette heure de la nuit.
Après avoir enfilé une veste en quatrième vitesse, la volontaire pense à toute vitesse au meilleur moyen de trouver de l’aide. Elle jette son dévolu sur Devendra-jee, un des nobles du village qui siège le conseil d’administration de l’orphelinat. Au minimum, se dit-elle, il comprend bien l’anglais. Elle explique tant bien que mal son plan à Bhuwan, qui fait mine de comprendre et l’entraîne à l’extérieur jusqu’à sa moto.
Arrivée à la grille qui entoure le domaine du noble, le gardien se montre surprenamment coopératif. Il ne comprends pas trop les motifs de la volontaire – n’y a-t-il pas des naissances chaque semaine sans qu’on ne réveille tout le voisinage – mais il sait reconnaître une occidentale quand il en voie une et se doute que son maître voudra bien paraître auprès d’elle.
Devendra se montre en effet des plus coopératifs. Rapidement habillé et alerte, il tente à plusieurs reprises de rejoindre la clinique au téléphone. Quand il semble clair que personne ne répondra, il invite la volontaire et Bhuwan à monter dans son jeep, qu’il conduit lui-même jusqu’à la clinique.
« Il y a bel et bien des infirmières de garde, » explique Devendra à la volontaire, « mais il se peut bien qu’elles fassent semblant de dormir pour ne pas avoir à travailler cette nuit ».
La volontaire a passé suffisamment de temps au Népal pour comprendre le sous-texte. Les infirmières n’ont peut-être pas répondu à un Dalit (un « intouchable ») comme Bhuwan, mais elles ne feront certainement pas la sourde oreille devant un brahmane de son importance.
Comme si elles s’étaient miraculeusement trouvée dans un sommeil plus léger qu’au passage de Bhuwan, les deux infirmières de gardes s’empressent tel prévu de répondre à Devendra et à mobiliser « l’ambulance » du village – une vieille van blanche évidée de ses sièges arrières. Bhuwan part avec le conducteur et une infirmière chercher sa femme, alors que la volontaire reste auprès de Devendra sur les marches extérieures de la clinique :
« J’ai entendu dire qu’Amina attends un garçon » mentionne-t-elle pour faire la conversation. « Si je comprends bien, c’est une excellente nouvelle pour la petite famille. »
« En effet, » répond le noble brahmane, « c’est toujours bien d’avoir un garçon comme ainé. » Méditatif, le regard dans les étoiles, il ajoute : « Tout de même, cette naissance a commencé sous de bien drôle d’augures… ».
Le médecin du village arrive en moto sur ces entrefaites, se confondant en excuses auprès de Devendra. La volontaire ne comprends que le langage corporel, se demandant comment le brahmane peut commander autant de respect auprès d’un homme qui est pourtant bien plus éduqué que lui.
L’attente est interminable. Au moment où la volontaire commence vraiment à s’inquiéter (Ont-ils eu un accident en chemin? Le bébé est-il mort-né?) les phares de la van-ambulance éclairent le bout du chemin. Il faut trois hommes pour transporter la mère en sueurs à l’intérieur de la clinique, qui, juchée sur une petite colline, n’a de toute évidence pas été conçue pour faciliter le transport des malades.
Bhuwan, Devendra et le chauffeur ressortent de la clinique aussitôt après y avoir déposé la patiente : il n’y aura pas d’hommes autres que le médecin dans la chambre d’accouchement. Implorée du regard et agrippée par le bras par Amina, la volontaire décide de rester pour fournir son soutien moral. Maintenant que Devendra est hors de vue, les infirmières semblent en effet faire bien peu de cas de la future mère, vacant à leurs tâches avec une nonchalance mécanique.
La volontaire, malgré ses quarante et quelques années, n’a jamais eu d’enfant; elle réalise à l’instant qu’elle n’a jamais non plus assisté à une naissance. Elle sert la main moite d’Amina aussi fort qu’elle le peut, essayant de se concentrer sur la joie qui récompensera bientôt ces heures de souffrance.
« Eeeeeh », s’exclame le médecin avec l’emphase toute particulière que les népalais laissent peser sur cette expression. « On a une petite surprise ici… » poursuit-il en anglais en tâtant de ses petites mains foncées le ventre de la mère. La volontaire, qui a compris le sens des mots, est aussi terrifiée qu’Amina qui n’a pu saisir que l’intonation.
Le médecin retourne au Népalais et, sous ses commandements, Amina redouble d’ardeur dans ses poussées. Bientôt le médecin annonce que la tête du bébé est en vue, puis les épaules, puis le corps tout entier. Le médecin et Amina s’échangent quelques mots qui font fondre la jeune mère en larmes.
« C’est une fille… » explique le médecin en anglais. Une fille. La volontaire sait ce qu’en pense Amina : qu’il s’agit d’une grande malchance, d’un fardeau de plus pour sa famille déjà pauvre. Un bébé qui ne lui apportera ni prestige auprès de sa belle-famille, avec qui elle est condamnée à rester pour le reste de ses jours, ni revenu supplémentaire. Au contraire, il faudra payer une dot substantielle pour arriver à la marier.
Les échanges en népalais reprennent soudainement et, sans arrêter de pleurer, Amina se remet à pousser. Bientôt, une deuxième petite fille émerge; les larmes se transforment en lamentations, la douleur et la déception suintent du visage de la jeune mère pour envelopper toute la pièce.
« C’est ce qui explique son ventre pointu », explique le médecin en pointant les deux poupons, chacun dans les bras d’une infirmière différente. « Un signe qu’elle a interprétée à tort comme une indication qu’elle aurait un fils… ».
Les cordons ombilicaux sont coupées, les peaux lavées, les bébés emmitouflés sans grand enthousiasme. Alors que le médecin s’apprête à sortir pour aller annoncer la nouvelle au père, il hésite une demi-seconde devant la porte, une pause presque imperceptible. La volontaire s’imagine avec une infinie tristesse qu’il est en train de changer de cassette, qu’il se prépare à annoncer une mort plutôt qu’à annoncer une vie.
« Vous, bébés, prendre! » La volontaire est sortie de sa rêverie par les exhortations d’Amina. « Vous, riche! Bébés, prendre! » répète-telle en anglais. La volontaire panique quelque peu, peinant à réaliser ce qui est en train de se passer. « Vous, bébés, prendre! » La proposition d’Amina n’a plus rien d’une demande et tout d’un hurlement désespéré.
La volontaire tente de calmer la mère, de lui faire comprendre que c’est impossible, qu’elle finira par aimer ses filles comme sa mère à elle a fini par l’aimer. Mais Amina est catégorique; elle ne veut rien savoir de ses rejetons et demande une deuxième chance. Après toute la misère qu’elle a affronté dans sa vie, elle considère qu’elle a au moins le droit d’avoir un garçon. « Vous, bébés, prendre! » répète-t-elle comme un mantra, inflexible, alors que la volontaire quitte lentement la pièce, à reculons, horrifiée, laissant la jeune mère à ses pleurs et à son désespoir.